Tournus avant la Première Guerre mondiale : souvenirs de Paul Robin

annuaire départemental 1900

Né à Tournus, issu d’une vieille famille de la ville, je voudrais évoquer rapidement quelques souvenirs de mon enfance. Ce sera un rappel de ce qu’ était la vie il y a une soixantaine d’années, auquel nous ajouterons un rappel des métiers artisanaux que nous avons vu disparaître depuis cette époque.

Paul Robin

La journée commençait tôt et finissait tard. Les magasins s’ouvraient à 6 heures et les commerçants étaient à la disposition du public, sans interruption, jusqu’à vingt et une heures ou vingt deux heures.

A six heures les marchands de journaux se mettaient en route pour distribuer les quotidiens dans toute la région. Avant de partir ils avaient réveillé les commerçants pour se procurer les achats dont ils avaient été chargés la veille.

Les femmes des campagnes arrivaient vers huit heures, les unes portant sur la tête un grand panier d’osier plat, rectangulaire, supporté par un petit coussin rond, les autres, coiffées de la capeline, poussaient devant elles une petite charrette (caisse munie de deux roues et d’une longue tige pour la diriger). Elles arrivaient en file sur la levée, et apportaient laitages et légumes qu’elles allaient vendre à domicile. C’était l’époque où, à votre porte, on venait vous offrir des grenouilles soigneusement enfilées par douze sur un bâtonnet d’osier Les marchands de légumes de Ia ville parcouraient la rue principale, poussant une longue charrette à deux roues qu’ils arrêtaient de place en place, pour offrir leur marchandise.

Dès le début de la matinée les coiffeuses commençaient leur tournée. Elles allaient de boutique en boutique, leurs peignes et leurs brosses dans la poche de leur tablier, coiffer les commerçantes, opération qui se passait dans le magasin.

Les commerçants étaient logés dans des conditions d’inconfort qui nous stupéfient aujourd’hui. Ils habitaient tous leurs arrière-boutiques où ne pénétraient jamais ni l’air ni la lumière.

La seule pièce habitable était le magasin, aussi était-il utilisé comme pièce de séjour. Etant donné le nombre des heures d’ouverture, l’affluence n’était jamais grande et laissait de nombreuses heures de loisir. On pouvait, sans inconvénient, y lire son journal ou s y adonner à toutes sortes d’activités.

Par les belles journées, le trottoir en était le prolongement. On sortait les chaises et on faisait salon entre voisins. C’est là que se nouaient amitiés et inimitiés. Souvent la rue retentissait de joyeux éclats de voix, mais aussi parfois d’âpres discussions.

De cette promiscuité résultait un sens collectif très net, soit à l’échelle du quartier soit à celle de la ville.

L’amour de la petite patrie, le culte de ses intérêts, étaient très développés, aussi cette période a vu se réaliser des fêtes brillantes: cavalcades, festival international de musique, qui dépassaient largement ce que nous voyons réaliser aujourd‘hui.

D’un bout à l’autre, la ville était décorée de guirlandes de bois piquées de fleurs en papier.

Des arceaux, des arcs décorés enjambaient la rue de place en place. La décoration en était toujours à base de buis avec des décors divers de panneaux ou de fleurs. Il régnait entre les quartiers une émulation pleine de dévouement, de bonne volonté, mêlée d’un peu de rivalité, grâce à quoi la ville disparaissait sous sa décoration.

De temps en temps, on voyait un couple de jeunes gens endimanchés parcourir la Grande Rue. La jeune fille portait un petit panier d’osier à rabats vernis : c’étaient de jeunes fiancés qui allaient de porte en porte offrir des dragées pour annoncer leurs épousailles.

Les dragées étaient également associées au baptême. A la sortie de l’église on jetait à poignées les dragées sur le parvis et dans la rue, et les gamins se précipitaient pour les ramasser. Quand il s’agissait d’un riche mariage on mêlait quelquefois des pièces de petite monnaie aux dragées. Les bousculades et les luttes pour se les approprier n’en étaient que plus rudes.

 

La circulation dans la grande rue était très active : il ne faut pas oublier qu’à cette époque elle était la route nationale et que tout le trafic entre le Nord et le Midi l’empruntait. C’est ainsi que je me rappelle avoir vu passer, montant à l’exposition de 1889, un étrange engin à vapeur qui, certainement, a été un de premiers véhicules automobiles.

De même, plus tard, une des premières courses automobiles a traversé la ville, parcourant sa rue étroite (Paris-Marseille).

plan de 1869

Le samedi, jour de marché, la ville présentait une animation qui, si elle n’a pas complètement cessé aujourd’hui, a considérablement diminué. Cette animation s’augmentait encore les jours de foire, le premier samedi du mois. A cette occasion, on amenait sur le champ de foire de nombreux bestiaux. En même temps on pouvait trouver des marchands d’échelles, de cordes, de petit outillage agricole.

Pour donner une idée de l’importance du marché, je me bornerai à dire que plus de la moitié de mon chiffre d’affaires se faisait le samedi, alors que maintenant la recette d’un jour de marché n’atteint pas le double de celle d’un jour ordinaire. (NB: rappelons que ce texte a été écrit en 1963)

Le marché se tenait sur la place de l ‘Hôtel de Ville et dans les rues avoisinantes. Les femmes étaient assises sur des bancs, leur panier sur les genoux; elles offraient leur beurre et leurs oeufs aux acheteurs.

Les volailles étaient vendues sur la place de la Grenette que l’on désignait communément par le nom de « place des poulets ». Les marchands de grains se tenaient à la Grenette.

Tous les ans, une grande foire dominait toutes les autres; c’était la foire des Bordes, qui se tenait au début du carême et au cours de laquelle se louaient les domestiques. La louée s’accompagnait d’une coutume curieuse : tout jeune berger engagé devait offrir une carpe à son nouveau maître. .. symbole de discrétion !

journal de Tournus

journal de Tournus

Une fête foraine accompagnait la louée et permettait à la jeunesse réunie à cette occasion de s’adonner à son plaisir favori : la danse. On dressait un « parquet » pour le bal, auquel s’ajoutait la salle du Tivoli toute proche. Cette vie calme, cette pénurie de distractions, incitaient les gens à la réflexion. Nombreux sont ceux de nos compatriotes qui s’adonnaient, qui à l’érudition, qui à l’ archéologie, qui à la botanique, qui à l’histoire naturelle. C’est vers cette époque que fut créée la Société des Amis des Arts et des Sciences dont le bulletin a su conquérir une solide réputation. Là remonte également la fondation du Musée Greuze qui, grâce à de nombreux dons a pu réunir d’intéressantes collections. Le mouvement intellectuel était animé par des hommes remarquables, comme le Commandant Bernard, J .M Martin, J. Robin, Perrault, puis, plus proche de nous Gabriel Jeanton, Ch. Dard et le Docteur Laroche.

Charles Dard (à droite) et Gabriel Jeanton

 

Si la grande rue a perdu beaucoup de son activité, on peut le constater avec beaucoup plus de raisons sur les quais.

D’abord, la vie de la Saône était beaucoup plus intense que maintenant. Un service régulier était assuré, trois fois par semaine, par un bateau à « aube », le «Parisien ». Il assurait le transport des marchandises et des voyageurs. Son point d’attache était un hangar flottant, le « Ponton », où s’effectuaient l’embarquement des voyageurs, le chargement des marchandises, et qui servait également d’entrepôt.

le Parisien

 

Les chemins de fer n’avaient pas encore atteint le développement et la régularité que nous leur connaissons et la voie d’eau était très utilisée pour les transports pondéraux. On voyait des trains de bois descendre la rivière dirigés par deux hommes qui les manoeuvraient avec de longues perches. De nombreuses péniches montaient et descendaient la rivière, halées, les unes par les chevaux ou des mulets, les autres par des hommes. Les mariniers s’arrêtaient à la   « Pêcherie » au milieu des pêcheurs. Ils y retrouvaient la communauté des gens unis par une vie entièrement consacrée à la rivière et à ses ressources : communauté entièrement fermée au reste de la population.

flottage du bois

 

L’activité de la batellerie amenait un grand mouvement dans le Port de Tournus dont le tonnage dépassait celui d’Ajaccio. C’était le port de la Bresse Louhannaise. Là se déchargeaient les grains destinés à l’élevage de la volaille, les matériaux de construction, le charbon, les engrais. La féculerie y recevait le manioc destiné à entretenir son activité entre les campagnes de pommes de terre.

La manutention des marchandises se faisait naturellement à dos d’hommes. Des passerelles de planches, supportées par des tréteaux, servaient de passerelle pour le trajet aller et retour des débardeurs, fléchissant sous de lourdes charges.

déchargement du charbon

Les relations entre Tournus et la Bresse étaient assez importantes pour justifier la création d’un chemin de fer sur route entre Tournus et Louhans. C’était le «Tacot » que nous avons vu naître et mourir.

 

 

 

Les « Gradins » qui bordaient le quai du centre et montaient autrefois jusqu’ à la chaussée ont été construits en 1805.

C’est sur ces gradins qu’on voyait, au hasard des captures, écailler les poissons, défaire les grenouilles dont la tête et les pattes, séparées du tronc, se traînaient lamentablement vers l’eau. . . pendant que les garnements dont nous faisions partie, mes frères et moi, sautaient de barque en barque, au risque de se jeter à l’eau.

C’est en 1900 qu’ont été effectués les travaux qui ont donné aux quais leur physionomie actuelle. L’élargissement de la chaussée, en augmentant l’espace disponible, a permis d’en faire une agréable promenade et d’y planter des arbres.

Deux bateaux lavoirs, les «Plattes», encadraient le ponton du Parisien. Les lavandières, au verbe haut, commentaient à longueur de journée les grands évènements de la chronique locale. Le mouvement qui

s’organisait autour de ces lavoirs flottants était une cause supplémentaire d ‘animation.

Les cafés des quais étaient les plus fréquentés de la ville. Tous possédaient une tonnelle ombragée et bien fleurie où l’on venait déguster, selon les goûts, le Beaujolais ou le Viré, auxquels on ajoutait fréquemment une friture.

 

Une autre clientèle s’adonnait au culte de l’absinthe, et certains personnages de notre jeunesse sont restés célèbres par leur endurance; d’autres moins résistants y gagnaient une fin de vie lamentable – à moins qu’ils n’aient été appelés à disparaître dans la fleur de l’âge.

 

 

 

 

 

 

 

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