Les derniers médecins de l’Hôtel-Dieu à Tournus

Si l’Hôtel-Dieu est maintenant un musée magnifique, il ne faut pas oublier qu’il a été, jusqu’à la fin du XX ème siècle, l’hôpital où les Tournusiennes accouchaient… Des médecins venaient y prodiguer des soins, ils en témoignent.

 

 

 

 

 

 

 

 


Photos Paul Robin, autour de 1950

 

 

 

Rencontre avec Bernard Védrine, Roger Wucher et Régis Dassonville

Dr Dassonville Je suis arrivé à Tournus en octobre 1959 et suis venu faire des consultations à l’hôpital à la suite d’une première réforme en 1961.

Dr Wucher C’était à l’époque un hôpital rural . Mais avait-il des lits de médecine ?

Dr Védrine Il existait des lits de moyen et long séjour, ainsi que l’Hospice . Hommes et femmes étaient dans des salles différentes. La salle des hommes, lorsque je suis arrivé, était « managée » par la Soeur Leclerc, qui est restée très longtemps.

Dr Dassonville Le personnel était très réduit, mais très attaché aux malades, très gentil, et sans cesse disponible. Je me souviens de la Soeur Marie-Joseph et de la soeur Leclerc, qui étaient dans l’hôpital jour et nuit.

Dr Védrine Il faut dire que, les dernières années, c’était surtout la soeur Leclerc qui faisait le travail, aidée par deux autres soeurs venues de Chaton, parties ensuite à Cuisery et remplacées par des civils, comme Mme Bourset, et Robert l’infirmier.

On disait souvent que ces grandes salles étaient des mouroirs, mais lorsque l’hôpital de Belnay a été construit, on s’est aperçu que les patients craignaient beaucoup de se retrouver seuls dans des chambres et de ne plus avoir la vue sur la salle commune. Devant chaque lit il y avait de petits rideaux, et je les ai rarement vus tirés. Les gens étaient chez eux, dans leur petite « alcôve », mais ils ne s’enfermaient pas. Lorsqu’ils se sont retrouvés à Belnay, ils étaient sans cesse à leur porte pour guetter l’éventuelle venue d’un copain. Ils n’avaient pas pris l’habitude d’aller dans le salon de télévision. De nombreux malades en ont fait une dépression.

Dr Wucher C’était en effet très impressionnant. J’ irai jusqu’à dire que certains sont morts parce qu’on les avait emmenés là-haut. Il y avait dans ces grandes salles une vie communautaire qui les stimulait, et ils ont beaucoup souffert de se retrouver seuls. Toute la journée, il y avait du passage, et les malades assistaient à la vie de l’hôpital.

Dr Dassonville Il est vrai que cela s’est passé ainsi au début, mais tout a changé ensuite. Maintenant, les patients réclament une chambre particulière.

Dr Wucher Evidemment, nous souhaiterions nous-mêmes avoir une chambre particulière.

Mais il ne faut pas oublier que pour ces vieillards, dont beaucoup n’ont jamais de visites, ne lisent plus, ne communiquent plus, il y avait une vie autour d’eux, et ils profitaient des visites des autres.

Dr Védrine Il ne faut pas oublier non plus que la médecine et la chirurgie ont beaucoup changé dans les dix ou vingt dernières années : je pense en particulier à tous nos vieux qui étaient immobilisés avec une fracture du col du fémur, et qui finissaient par en mourir. On n’opérait pas, on n’avait pas de kinésithérapeutes.

Dr Wucher On hospitalisait aussi les gens ayant eu un infarctus du myocarde. ..et ils guérissaient autant qu’en soins intensifs !

Dr Védrine Chaque médecin venait soigner ses malades. Nous venions en visite, assurions les soins, et donnions les consignes aux infirmières. Cela se passe toujours ainsi dans le nouvel hôpital, mais avec des moyens beaucoup plus modernes.

Dr Dassonville La médecine à l’ Hôtel-Dieu a fait beaucoup de progrès avec l’arrivée de nombreuses infirmières très compétentes, venant de Chaton et de Mâcon, sortant de services spécialisés et ayant de sérieuses connaissances.

Dr Wucher Elles ont apporté une technicité qui n’ existait pas auparavant.

Dr Védrine Il faut vraiment insister sur le changement survenu dans les vingt dernières années. Lorsque je suis venu visiter les lieux, lors des journées portes ouvertes, j’ai entendu la conservatrice parler de la vie de l’hôpital, de la façon dont étaient prodigués les soins. J’étais le seul médecin présent ayant exercé dans les lieux, et j’avais l’impression d’être un brontosaure. …

Dr Dassonville On peut dire que nous avons terminé les soins du Moyen-Age. ..et continué ensuite avec des soins plus modernes. Il y avait un accompagnement de famille plus important ici parce que nous étions au centre ville.

Dr Wucher C’est ici que nous avons assisté à une vraie révolution médicale, de l’après-guerre jusqu’aux années 70, avec l’arrivée des antibiotiques, de la technicité. Quand j’ai commencé à exercer, j’avais un oedème aigu du poumon par semaine, alors qu’on n’en voit plus un seul maintenant. ..

Dr Védrine Il ne faut pas oublier que l’idée de regrouper les hôpitaux locaux est née à Tournus. Ensuite, la loi hospitalière a donné sa vraie place à l’hôpital local dans le tableau des Hôpitaux Publics Nationaux, mais le mouvement est bien parti de Tournus.

Dr Wucher D’ailleurs les premières assises de l’hôpital local ont eu lieu ici, et ce n’est pas par hasard.

 

Dr Védrine Il y a maintenant une dynamique des hôpitaux ruraux, et chaque année se déroule un congrès qui réunit, dans tous les coins de la France, les directeurs, les médecins et les infirmières de ces hôpitaux. Nous sommes nous-mêmes présents. L ‘hôpital rural est le seul lieu où les généralistes ont le droit de suivre leurs malades. La pratique existait, mais il n ‘y avait pas de textes, et une nouvelle législation est venue nous soutenir. Les généralistes sont agréés auprès de la préfecture et peuvent suivre leurs patients pratiquement de la naissance à leur mort (je parle évidemment des soins normaux, qui ne demandent pas l’intervention d’un spécialiste). C’est reconnaître la valeur de l’hôpital rural au niveau national, et c’est une victoire importante, pour les médecins généralistes, mais surtout pour les malades.

Dr Dassonville L’hôpital de Tournus – aussi bien l’ Hôtel-Dieu que Belnay -, grâce aux directeurs successifs, a eu la possibilité d’avoir des infirmières de nuit, ce qui n’existait pas auparavant. La phase où le médecin faisait tout s’est terminée en 1950 : l’aide est venue avec des kinés, des infirmières, des psychiatres, des cardiologues. Au début, la kiné était faite par un professeur d’éducation physique du lycée, qui s’était formé, et qui fut le premier à exercer ici. Et maintenant, il y a 7 kinés en ville. ..

Une prise de sang faite ici était analysée soit à Bourg, soit à Chalon. On avait le résultat le lendemain, par courrier – ou le surlendemain! Maintenant, vous avez le résultat sur le fax dans l’heure qui suit. ..

Quant aux opérations chirurgicales, elles se sont terminées en 57 ou 58. Alternativement, les chirurgiens de Mâcon ou de Chalon venaient intervenir dans une petite salle d’opération avec un matériel qu’ils apportaient, une asepsie précaire (mais les microbes étaient peut-être moins dangereux à l’époque. ..).

Dr Védrine Le Dr Manieux, à qui j’ai succédé, intervenait à l’Hôtel-Dieu depuis près de 50 ans, et faisait des aides opératoires. Il arrivait même que, à l’époque, il opère à domicile – des appendicites par exemple*.

Dr Dassonville Du point de vue infectieux, cette pratique était moins dangereuse qu’une intervention en milieu médical mal désinfecté. ..

Les trois médecins ont fait les opérations courantes : des appendicites, des hernies, quelques fractures – les interventions urgentes, surtout, mais bien sûr avec les techniques de l’époque.

Il faut aussi expliquer comment s’est prise la décision de construire un nouvel hôpital. Une « union sacrée » s’est faite entre les directions de l’ Hôtel-Dieu, le corps municipal dans son ensemble (majorité et opposition), et l’administration. Il faut dire aussi que le directeur de l’époque, M. Nicolle, a eu une idée lumineuse : il a fait valoir le fait

que tous les biens que possédait l’ Hôtel-Dieu (fermes, prés, etc..) coûtaient très cher en entretien et rapportaient très peu, et a suggéré au Conseil d’Administration de vendre – ce qui en définitive a représenté 15% de la construction de l’hôpital.(voir détail financement plus loin)

Dr Védrine Ajoutons qu’il y a eu une volonté collective des médecins et de Mme Lassard, qui travaillait alors à l’intendance de l’établissement et qui s’est beaucoup investie. Si on a pu démarrer beaucoup de choses, c’est grâce à elle.

Dr Dassonville Nous avons eu beaucoup de chance dans nos relations avec les directeurs, M. Nicolle et Mme Lassard en particulier, ainsi que tous ceux qui ont passé un temps plus court dans l’établissement. Tous nous ont aidés.

Dr Védrine Il faut rendre hommage à Mme Lassard, qui a énormément oeuvré, et qui est maintenant connue comme un modèle en France. Belnay est le modèle type de l’hôpital local avec tout ce qui peut accompagner, comme les soins palliatifs. Si la direction n’est pas à la hauteur, rien ne peut fonctionner: c’est pourquoi nous avons fait une Association qui englobe tous les personnels, le travail devant se faire en équipe. Un hôpital rural est une petite structure qui permet justement un vrai travail d’équipe.

Dr Dassonville Ce qu’ il faut bien saisir aussi, c’est que, pour un médecin généraliste, il est très important d’ avoir sur place une structure hospitalière, à laquelle il faut ajouter l’aide à domicile, qui s’est beaucoup développée. Pour les personnes âgées, c’est un confort important. On ne peut pas empêcher le décès, mais on a fait de gros progrès dans l’accompagnement à la mort, et cet hôpital évitait et évite encore le séjour en structure trop lourde pour une personne âgée.

Dr Wucher L’avantage important de cet hôpital de proximité, c’est que les gens peuvent avoir des visites tous les jours, et que l’ambiance est beaucoup plus familiale que dans les grandes structures.

Question : parlez-nous de la maternité, lorsqu’elle fonctionnait encore à l’ Hôtel-Dieu.

Dr Wucher Parmi nous, personne ne s’intéressait particulièrement à l’obstétrique en arrivant ici. C’était le fief des sage-femmes du pays.

Dr Dassonville Nous n’avions pas ici le confort technique indispensable, et c’est pour cela que la maternité a été fermée. Les risques étaient trop grands. Il a fallu d’ailleurs convaincre les femmes, qui souhaitaient continuer à accoucher à Tournus, d’aller à Chalon ou à Mâcon..

Dr Wucher Dans les années 1970-71, il ne restait plus qu’une soixantaine d’accouchements par an, ce qui était assez peu.

Dr Dassonville La surveillance médicale des futures accouchées a fait des progrès énormes : maintenant on enregistre en permanence le coeur foetal par électronique, et il était impensable d’avoir cet équipement ici.

Dr Wucher De plus il faut l’anesthésiste à proximité, le chirurgien en cas de césarienne.

Dr Védrine J’ai connu ici des accouchements héroïques. Je me souviens en particulier de jumelles : la première est venue naturellement, mais ce n’était pas le cas de la suivante, et j’ai dû accompagner la mère en ambulance dans une maternité, en faisant tout pour que l’ accouchement ne se passe pas dans la voiture…Quand j’ y réfléchis maintenant, je me dis que c’était un peu de l’inconscience ! mais quelle fierté et quelle joie on en retirait !

Dr Dassonville N’oublions pas non plus que les ambulances de réanimation n’existaient pas, et qu’il fallait la plupart du temps utiliser un simple taxi. ..La grande époque de l’accouchement ici correspond aux années d’ exercice du Dr Paul Privey, jusqu’en 1954. Les docteurs Guinard sont beaucoup venus aussi. On peut dire que les Tournusiens nés ici sont encore très nombreux

Dr Védrine Nous récupérions ici pas mal de « roulants ».

Dr Dassonville Nous étions sur le passage de Paris à la Côte d’Azur – qui continue d’ailleurs. Comme nous avions pris l’habitude de les recevoir, ils arrivaient en général le samedi après-midi au cabinet médical. Le médecin, ne sachant qu’en faire, les adressait à l’Hôtel-Dieu. Il y en avait toujours plusieurs par mois, mais certains mois d’automne et d’hiver, on en voyait arriver des fournées, et on peut imaginer que cela coûtait cher au département. 

Dr Védrine Je suis content d’avoir connu cette période, même si aujourd’hui cela apparaît antédiluvien. On visite maintenant, en tant que monument historique, les Hospices de Beaune. Eh bien, nous avons connu cela ici, en pleine activité.

Photos de 1976

 

 

 

 

 

 

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