le quartier de la Madeleine raconté par Marguerite Baudin (Mme Touzot)

 

UNE VIE DE LABEUR

Marguerite Baudin raconte

 

Marcel Baudin, mon père, était le fils d’un propriétaire vigneron de Jalogny, et avait reçu une bonne éducation. C’était par exemple un excellent musicien. Afin de compléter le travail dans la propriété de son père, il avait appris le métier de tonnelier. Mais, sa mère étant morte très jeune, la vie de la famille avait changé. En 1912, il avait demandé et obtenu un poste de facteur rural à Tournus, où il a rencontré ma mère.

Mon père, ayant fait la guerre, fut mis à la retraite d’office à 50 ans. C’était un rude coup, son salaire diminuant automatiquement – et, je le rappelle, la famille n’était pas riche… Il reprit alors à plein temps son métier de tonnelier, fabriquant d’abord de petits tonneaux décoratifs, puis de gros tonneaux pour les viticulteurs.

Nous avions quitté l’appartement de la rue J.B Deschamps pour louer un appartement un peu plus grand rue Tilsit. Mais ce n’était encore pas un palace ! Mon oncle, qui travaillait comme ouvrier volailler chez M. Ribun, logeait chez nous et dormait dans la cuisine. La varlope était dans la chambre, le reste dans le couloir et dans la cave. Même le trottoir était mobilisé. Le matériel arrivait de Lyon par le Parisien, et nous allions le chercher au ponton.

 

Dans la même maison que nous habitaient les Bagne, avec qui nous entretenions d’excellentes relations. Combien de fois ma mère a-t-elle fabriqué des pantalons au petit Pierre dans les jupes de sa mère ! C’était une période de grande pauvreté, mais aussi de grande amitié et d’entraide. C’est ainsi que, lorsque notre mère est morte, mon frère et moi avons immédiatement décidé de donner à Mme Bagne le beau fer à repasser à vapeur que nous venions de lui offrir.

Je garde de ma mère un souvenir extraordinaire, le souvenir d’une femme travailleuse – sans cesse penchée sur sa machine à coudre- , moderne – elle fut, oh scandale ! l’une des premières à se faire couper les cheveux,- intelligente – elle avait toute seule poursuivi son instruction primaire– et généreuse : elle avait créé, avec M. Janiaud le maréchal-ferrant, une Mutuelle d’entraide et n’hésitait pas à aller assister aux réunions après sa journée de travail. Elle fréquentait même les réunions politiques, ce qui était très rare à l’époque pour une femme.

Elle fut décorée, alors que j’étais adulte et mariée, du Mérite Social, ce qui correspond actuellement au Mérite National.

Mon enfance s’est déroulée dans le quartier de la Madeleine et sur les quais. Nous, les enfants, nous courions sur les bords de la Saône, dans les traboules, les petites rues… Bien sûr, nous étions pauvres, mais nous étions heureux.. Certains détails me reviennent en mémoire : je revois l’alambic, installé devant le Palais de Justice pour l’hiver, et où les hommes allaient boire « une petite gnôle »… Je me revois allant à l’épicerie Dourneau chercher 20 sous de « râpé », ou, au bureau de tabac, 20 sous de tabac à priser que la buraliste mettait dans un cornet en papier…

le bureau de tabac de M. Laplace

 

En face de chez nous, dans la grosse maison achetée ensuite par les Colas, habitait le docteur Martinet dont la salle d’attente donnait sur le quai. Il partait faire ses visites en voiture à cheval. « La Génie », son employée, était chargée de soigner l’animal. De temps en temps elle venait s’asseoir sur un petit banc devant chez nous et bavardait avec ma mère.

maison du Docteur Martinet

Je n’ai pas oublié non plus les séances de lessive : ma mère qui se protégeait avec un sac en toile de jute, la lessiveuse qui bouillait sur la cuisinière…

Les pêcheurs étaient nombreux dans le quartier, aussi nous mangions souvent du poisson. Un jour, mon frère s’était mis une arête de brochet en travers de la gorge : heureusement, le docteur n’était pas loin !

Je reste profondément attachée au Tournus de mon enfance. Il reste très présent dans ma mémoire – peut-être de plus en plus présent, nostalgie oblige…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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